Les autres complaintes de Goupil


Ebène et Ivoire

Saviez-vous que l'Ebène est le seul des bois,
Originalité de taille, qui ne flotte.
Un jour un ébénier m'a raconté pourquoi,
Je vous livre, telle quelle, cette belle anecdote.

A l'âge des complexes, un tout jeune éléphant,
Languissait ses défenses, envieux et impatient.
Un ébénier séculaire tenta de l'apaiser:
"Viens Petit, j'ai à te proposer un marché.
Ton clan, de mon écorce, raffole et se régale,
Il écorche mon tronc, parfois même mes branchages.
Tu souffres toi aussi et je sais de quel mal:
Tu jalouse des grands, les attributs de l'âge.
- Je veux deux belles dents! Brillantes et puis solides!
Pour plaire à ma chérie et faire le caïd.
- Si tu convins les tiens de ne plus m'attaquer,
Je promet de t'offrir une paire qui te plaît."

Le trépignant pachiderme accepta sur le champ,
Et rassembla bien vite une armée d'arguments.
Il fit d'ailleurs si bien que l'Ebène fut déclaré,
Par décrêt du concil: Espèce protégée!
L'astucieux centenaire tailla deux de ses branches
Qu'il peignit puis vernit, pour imiter l'ivoire.
Les prothèses de fortunes, éclatantes pointes blanches,
Ne trahissaient en rien son bois noueux et noir.

A peine gréffé, l'éléphant paradait déjà,
Montrant à qui mieux mieux ses défenses nouvelles,
Qu'il faisait, devant tous, passer pour naturelles,
Mais un jour de baignade, l'une d'elle céda.
Oh! Ah! A la surprise générale, elle restait à flot.
"De mémoire d'éléphant, c'est une première en date!"
Ironisait bientôt les anciens sous la cape
Et l'affabulateur d'éclater en sanglots.

Spectateur impuissant, l'arbre compatissait,
Il savait que sitôt l'artifice dévoilé,
Aux malheurs du jeune, s'ajouterait les siens,
Mais l'aubaine voulu que passe un magicien.
Emu par le gamin, il jeta un sort au bois,
Pour que, telle une corne, l'ébène coule à pic,
Sauvant l'éléphanteau et l'arbre à la fois,
D'un généreux coup de baguette magique.

De ce jour, on ne vit, nul ébène flotter,
Ni un gramme d'ivoire dans un tronc d'ébénier!