Les autres complaintes de Goupil


Fourmicide

Panique chez les fourmis, un méchant a pillé
Les vivres hivernaux, et tué sa majesté.
« C’est le coup, entend-on, de l’aragne, de la pie,
Du chat ou du hibou ! Qu’ils soient tous punis,
Et le vil, à coup sûr, aura payé le prix !
La menace frappée, des actes fut suivie,
Et l’armée, le jour même, exécute les suspects,
Concert de tortures pour de maigres succès,
Aucun des prévenus, à table ne s’assied,
Tous y perdent du sang, la raison, puis la vie.

Le général en chef, son peuple à ses pieds,
Tiens alors un discours, qui se résume ici :
« Le préjudice est fort et la menace réelle,
Pour nous, les fourmis rouges ; on cherche à nous détruire,
Un complot est en marche, mesquin, vicieux, cruel !
Nous devons riposter, combattre et ne pas fuir !
Nos voisines, fourmis noires, en sont instigatrices,
Nos agentes infiltrées ont des preuves nombreuses !
Haro sur les voisines ! Vengeons l’impératrice !
Aux armes bataillons ! Exterminez ces gueuses ! »

Les noires innocentes, tout à leur quotidien,
Une à une, tour à tour, surprise et décimée,
Lèguent à l’armée rouge, quelques vivres maigrelets,
Mais du premier pillage, pas de trace ! Rien !
La rumeur bientôt naît, les remords avec elle,
Ces dernières victimes, déterrent les premières,
Et leur poids réuni, oppresse les cervelles,
Et pousse au suicide, toute la fourmilière.